Mercredi 11 février 2009 3 11 /02 /2009 20:47

Par un après-midi pluvieux, je m'ennuyais fortement à la maison. Papa travaille, comme toujours. Et maman s'occupe des petits : pas de temps pour moi. Alors j'ai décidé d'explorer le grenier en cachette.

Un objet m'a tout de suite intrigué : une cantine en fer. Heureusement, elle n'était pas verrouillée. J'y ai trouvé des photos. De vieilles photos jaunies et tout un fatras d'objets les plus divers... Sur une photo, il y a un homme, habillé en marin. Il sourit et fait "au revoir" de la main qui tient son calot. Je me demande qui c'est. Il ressemble à maman.

Avec les photos, j'ai piqué une maquette de chasseur à réaction : un vieux Phantom des US. Et puis un calot, comme celui de la photo. Je les ai ramenés dans ma chambre et je joue avec en cachette. Je mets le beau calot d'aviateur et je poursuis les mouches avec mon Phantom...


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"Dans ce pays là il fait ou trop chaud ou trop humide. On ne s'habitue pas". Ces mots sortaient-ils de la bouche de Grand père ? Des marins américains sont arrivés ce matin là. J'allais courir à leur rencontre quand sa main ferme m'a retenu. Grand père le sourcil froncé regardait le défilé, sans enthousiasme. Il grognait encore, je n'ai pas compris.

Mais moi, petit garçon de dix ans j'admirais ces uniformes, ce fatras de bruits de bottes, de blindés, et cette allure décontractée mais toute en force des soldats. Les gens dans la rue se retournaient mi indifférents, mi inquiets. Nous étions dans les années soixante.

Je savais qu'ils étaient arrivés par un porte-avions. Un porte avion, des avions, des grands bonhommes, tellement plus grands que nous, en taille, en allure, en pays, en richesse... des Américains quoi... Ils semblaient toutefois très jeunes, l'air aussi étonné que nous de cette rencontre. Ils se retrouvaient là, dans un pays si étrange, et nous, nous voyions débarquer... quoi ? la guerre ? Je vivais déjà dans une atmosphère de guerre, les français, les japonais... alors les américains ?? mais vrai, c'était prestigieux.

Mais moi à dix ans je lisais "Pilote" un journal auquel j'étais abonné... par l'intermédiaire du fils d'un pasteur français, mon meilleur copain de classe. Ceux qui n'ont pas connu cette époque ne peuvent imaginer la magie de lire dans une revue étrangère une adresse qui fait rêver: "La source des inventions" rue de Strasbourg, Paris. Paris, c'est loin, c'est un pays tellement magnifique, où il y a des prés si verts... enfin j'avais lu ça quelque part. C'est à cette adresse et en secret, sachant que Grand Père y serait opposé, que j'ai commandé en France une maquette, une vraie. J'avais envoyé à une cousine vivant à Paris, une lettre détaillée et d'une précision quasiment maniaque de LA maquette, je lui avais joint toutes mes économies (je suppose qu'elle n'aura pas trop su quoi faire de ces maigres billets sans valeurs hors du pays). Puis j'ai guetté des semaines entières l'arrivée de mon colis. Et il est enfin arrivé ! Mes mains en tremblaient d'émotion. Un Phantom, avion mythique... de la guerre du Viêt-Nam.

Dès que l'école se terminait, je m'installais aussitôt dans la rue devant notre maison. Et minutieusement, j'ai fabriqué mon avion.

J'avais dix ans, il ne devait guère en avoir plus de vingt. Il semblait assez perdu dans nos ruelles. Quand il a vu l'avion il s'est assis à côté de moi et a parlé. Je ne comprenais rien à son langage qui ne ressemblait ni à celui de la maison, ni à celui de l'école,( j'étais à l'école française). Je lui ai offert un gâteau à la banane. Il a aimé. Il a souri, puis est reparti quelques heures après. Le lendemain il est revenu, puis encore le surlendemain... et finalement pendant presque un mois, presque tous les jours. C'est comme ça que j'ai commencé à comprendre l'américain. Il me faisait beaucoup rire. Et puis un jour je lui ai donné mon avion en gage de mon amitié. Grand Père nous a vu. Il n'a rien dit. Mais j'ai vu de la tristesse dans son regard.

Après un mois, l'américain n'est plus revenu. J'étais triste, j'avais perdu un ami. Après un mois Grand Père est parti. Habillé de noir comme nos paysans à la campagne, il m'a serré dans ses bras, je ne l'ai plus revu, même si pendant longtemps nous avons eu de ses nouvelles.

Toujours devant ma maison je vis un jour un autre soldat US se planter devant moi. Il m'a demandé mon nom. Il parlait un peu de français et quelques mots de viet. Je compris qu'il venait me donner des nouvelles de mon ami. Il déposa devant moi une grande enveloppe. J'y trouvais un calot et une lettre.

Il m'a fallut bien des années pour apprendre ce qui était écrit. Et il m'a fallut plus de temps encore pour aller dans ce pays : l'Amérique. Trouver une adresse en Californie a été finalement assez facile. Une femme habitait là. Elle devait avoir mon âge. C'était la jeune soeur de mon vieil ami l'américain.

Elle m'a écouté en silence. Sans dire un mot elle s'est absentée quelques minutes et est revenue avec mon Phantom et la plaque de soldat de son frère. Elle a pris le calot, a lu la lettre qui m'était adressée, m'a montré des photos. Nous sommes devenus amis.

Puis elle s'est mariée a eu des enfants.

Ces rencontres sont à l'image de ma guerre. Mon Grand Père avait rejoint le Nord pendant que je me liais d'amitié avec son ennemi, notre ennemi ?

Se sont-ils seulement affronté au combat ? L'histoire ne me le dira pas.




Avec la collaboration de Biki

Par Philippe Infarnet - Publié dans : Textes
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