Adolphe
29 mars 2008Adolphe Klein maudissait les chauffeurs de bus, tous. "Pas un pour rattraper l'autre, toujours en retard... Surtout qu'ils n'ont rien d'autre à faire que d'être à l'heure. Quand même !". De fait, en tant que représentant des administrations publiques, il n'avait guère d'autre occupation que de respecter les horaires. Surtout ne pas travailler une minute de trop. Alors, sous un sale crachin parisien, Adolphe maudissait les trois minutes de retard de son bus habituel.
Pendant le trajet, il se voyait lentement gravir les échelons de la hiérarchie. Comment il allait détrôner cet idiot de Guy Tahrseesh, renverser cet abruti de Marc Laibuh, remplacer cet incapable de Paul Hochond. Mais ça lui prendrait quand même quelques années avant de devenir enfin responsable-adjoint du sous-bureau de contrôle des fraudes internes...
Aussi, ce fut avec une réelle surprise qu'il découvrit dans sa boîte une lettre provenant de l'étude de maître Lecler à Saint-Jean de Luz. Elle lui annonçait le décès d'une vague tante éloignée et le convoquait à la lecture du testament. "Encore des clopinettes à ramasser, payer le train jusqu'à Saint-Jean.". Ainsi décida-t-il de ne pas y aller. Une nouvelle lettre du notaire le força à changer d'avis. Il était l'unique héritier et le notaire ne voulait pas, par respect de la défunte, détruire l'oeuvre de toute une vie. Voilà comment il fut amené à discuter de cette "Chère tante Adélaïde" chez Me Lecler devant un whisky. Il apprit donc que la chère tante possédait un superbe immeuble. Et aussi qu'elle le louait pour une bouchée de pain à des immigrés espagnols qu'elle aidait à régulariser leur situation.
-C'est tout à fait d'elle cette générosité, hasarda Adolphe.
- Oui, pour moi cette femme était une sainte, approuva le notaire.
- Elle siège maintenant au paradis.
- Dieu ait son âme.
L'immeuble était dans un excellent état et comportait suffisamment d'appartements pour dispenser notre fier fonctionnaire de travailler jusqu'à la fin de ses jours.
-Adieu Tahrseesh, Laibuh, Hochond, adieu, adieu ! Gardez vos petites places. Je suis un roi maintenant.
Il entendait bien le devenir, à commencer par mettre à jour ces impayés : il s'aperçut que la moitié de ses locataires lui devaient au moins trois mois de loyer. Dès le lendemain, il commença de combler cette lacune : visite à tous les débiteurs pour le même résultat : pas d'argent. Ils étaient presque tous dans le même cas : clandestins, peu de notions de français et donc un travail aussi exténuant que mal payé. Souvent, ils avaient une famille nombreuse à nourrir... Madame Adélaïde leur enseignait la langue, leur faisait crédit de loyers très bas, accomplissait mille formalités pour eux...
"Mais tout cela va changer ! Cette pauvre vieille était trop généreuse avec cette racaille tout juste bonne à manger le pain des Français. Surtout que la plupart sont en situation irrégulière...". Telles étaient les pensées que ruminait Adolphe.
C'est comme cela que commença la période de persécution : augmentation des tarifs, taux usuraires sur les loyers en retard, chantage à la dénonciation... Ceux qui ne pouvaient payer se tuaient à la tâche en accomplissant, au noir, divers travaux domestiques. Et, tous les matins, le même rituel : le tortionnaire balançait un grand coup de pied à la porte et tonnait :
-Alors petite merde ! C'est aujourd'hui que tu payes ton loyer ?
Souvent, l'après-midi, il allait maintenir sa forme en pédalant dans le parc. "Cinquante tours de 1,6km tous les jours, peu de jeunes sont capables d'en faire autant." C'était sa petite fierté.
Ce manège dura pendant des années : matin rançonnage, après-midi cyclisme. Mais tout a une fin. Y compris la vie d'Adolphe Klein. Une tuile de son immeuble, pourtant si rapporteur, se détacha et lui fracassa le crâne. Une voix retentit :
-Monsieur Adolphe Klein :
- A dédaigné secourir son prochain.
- L'a même pressuré comme un citron.
- A exercé chantage et extorsion.
- En conséquence, est condamné à vivre l'enfer qu'il a créé sur terre !
En son for intérieur, le prévenu se dit : "C'est un cauchemar, je vais me réveiller."
En effet. Il est réveillé par un coup qui défonce presque sa porte. Coup ponctué par l'ordre qu'il affectionnait :
-Alors petite merde ! C'est aujourd'hui que tu payes ton loyer ?