Nice. 15h23. Fin décembre. L'année n'a pas d'importance. Ca aurait pu se passer n'importe quand. Sauf que Sophie vient d'avoir dix-sept ans. C'est donc arrivé cette année-là. C'est la fin de la journée, la fin de l'année. la fin d'un amour. Il avait le visage d'un ange, le visage de Gérard, l'amour de sa vie. Gérard était beau, Gérard était riche, Gérard était parti... Son père dirige une usine de parfum à Grasse, son père qui lui avait promis une belle place à la fin de ses études, une maison... Tous ces rêves se sont envolés avec Gérard.
- C'est trop injuste." pense Sophie en débouchant sa bouteille de rhum.

Elle a décidé de noyer son chagrin dans le breuvage des Antilles. Et dans la mer quand son état d'ébriété lui permettra de supporter ce renoncement. Que c'est triste Nice en hiver, une ville de vieux. Personne pour comprendre sa détresse, personne pour en parler avec elle. Elle marche à petits pas vers la plage, vers le destin qui l'attend, le lieu où elle veut finir ses jours...

Le ciel couvert ne risque pas de l'encourager à rester. La grisaille pleure sur son sort. Il ne fait pas froid. La Côte d'Azur a de bons côtés quand même. Elle descend sur la plage déserte. Là, elle est seule, tranquille pour digérer son amertume. Heureusement que le rhum est chaud et sucré pour faire passer le goût. Salope. Clara est une salope. C'est elle qui m'a piqué mon Gérard.
- Salope !" hurle Sophie à la face du monde.

Au-dessus d'elle, les passants promènent comme des Anglais en l'ignorant fort poliment. Sophie boit une gorgée à leur santé. Salope de Clara. J'ai bien vu ton jeu. Mettre tes fesses en avant. Oh, pas tout de suite... Il fallait que Gérard te remarque de lui-même, bien sûr. Alors, tu l'as battu au tennis pour le défier...
- Saloperie de tennis!" s'égosille-t-elle, enragée.
Une lampée de rhum apaise sa gorge en feu. Et puis tu l'as laissé gagner au golf. Moi, bonne cruche à l'école, que pouvais-je y faire ?
- Saloperie d'école !"
Et elle inonde le lycée qui lui déborde des lèvres, qu'elle vomit presque tant il lui sort par les yeux.
- Pas juste ! Pourquoi je devrais être à l'école pendant qu'elle peut jouer avec mon Gérard. Mon Gérard si mignon, si gentil... Parti..."
Elle éclate en sanglots. Mais, fidèle à sa résolution, elle avale une goulée de rhum. Déjà bien éméchée, elle bute sur un galet.
- Saleté de plage. Même pas foutue d'être en sable !!! Comme une vraie plage ! C'est pour ça qu'il est parti mon Gérard, pour les plages de sable blanc avec cette sorcière de Clara."
Une bonne rasade la transporte, elle aussi, en Martinique.

Maintenant, la bouteille est vide et Sophie n'est toujours pas prête à partir pour un monde supposé meilleur. L'eau est froide et les vagues, en écho à son âme, vont et viennent sans jamais quitter le rivage. Pas de marée, pas de départ lointain.

Mais qui reste ?"
Pas Clara, qu'elle aille au diable !
Pas Gérard, qu'il comprenne sa douleur !
Moi ? Oui, moi ! Il ne m'a pas aimée assez pour rester. Mais je trouverai celui qui m'aimera vraiment et que je saurais aimer. Nous vivrons heureux ensemble.

Prise d'inspiration, elle écrit une lettre à son futur amoureux. Une belle lettre d'amour où elle dit ce qu'elle attend, ce qu'elle est prête à donner, ses qualités. Ses défauts aussi, il ne faut pas se voiler la face. La soif d'amour gomme, petit à petit, les effets du liquide avalé. Sa déclaration achevée, elle la roule consciencieusement et la glisse délicatement dans la bouteille. Le plus difficile est de remettre le bouchon réfractaire. De toutes ses forces, Sophie envoie son message à la mer. Bien déterminée à ne plus boire de rhum, de se laisser abattre ainsi et, surtout, à chercher activement le prince à qui est destiné l'étrange S.O.S.

Les larmes coulent, calmement, désormais. Elle s'endort sur la plage abandonnée, seule mais résolue à prendre sa revanche sur l'injustice.

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