C'était un soir, notre dernier soir. Il y a un mois et je m'en souviens comme si c'était hier. Un samedi soir. J'avais décidé d'emmener Christelle au resto... J'avais vu grand : nappe en dentelles, chandelles posées dessus, rideaux de velours, personne aux alentours. Ca m'avait coûté un max en bakchich au serveur, cette table tranquille où je pourrais me montrer plus entreprenant. Et le menu assorti à la table : langoustes, saumon, carpaccio et tout le tremblement. Le tout arrosé de champagne, évidemment.

J'étais sûr qu'elle comprendrait enfin qu'elle était plus qu'une fille ordinaire à mes yeux. Tout baignait dans l'huile et, même si mon compte en banque me fait toujours la gueule, je pense, aujourd'hui encore, que ça en valait vraiment la peine. Elle est si belle, si fine, si intelligente, elle le mérite vraiment. Même si je ne crois pas qu'elle en a l'habitude.

On a parlé, parlé, parlé. Chacun son tour, en écoutant l'autre. Je crois qu'on est devenu amis entre le navarin et le soufflé au fromage. Faut dire que les bulles de champ, ça me tourne vite la tête. Et elle, encore plus vite. On est rapidement devenu intimes à nous raconter nos enfances si différentes, si gaies...

Il se faisait tard et je ne voulais pas rater la dernière séance. Alors, main dans la main, on s'est dirigé vers le ciné, en riant comme des collégiens... J'avais prévu un beau film romantique avec Kevin Kostner et Kim Basinger. Le pirate au grand coeur, ça s'appelait. Elle était enchantée de mon choix. On s'est assis, tous seuls au milieu de la salle. C'était beau. J'ai même pas pensé à la tripoter. J'me reconnais plus là. Je devais être sur un petit nuage au côté de mon ange. C'est bien connu que les anges ça n'a pas de sexe...

C'est vers minuit qu'a déboulé Rita. Rita, c'est une Tzigane avec qui je suis sorti il y a six mois. Ses frangins voulaient m'associer dans un truc pas trop légal, à propos de voitures. Même si c'est pas très brillant chez moi, j'touche pas à ça. Rita, elle, elle gagne sa vie en vendant des fleurs, avec son panier plat : la rose pour les amoureux...

J'sais pas comment elle était là. Elle a dû nous suivre depuis le resto... D'habitude, ils ne la laissent pas entrer, au ciné. Elle a dû s'arranger avec le caissier. J'vois le tableau d'ici... En attendant, elle est là, dans l'allée, avec ses roses, une misérable bougie pour éclairer sa marchandise.

Ce soir, elle n'est pas là pour vendre. Même si ce qu'elle réussit à fourguer, c'est toujours ça de pris. Non, ce soir, elle est là pour me casser la baraque. Je la vois venir. Elle n'a toujours pas digéré que je la quitte plutôt que de travailler avec ses frères. Je fais semblant de ne pas la connaître quand elle nous propose ses fleurs. Je lui en prend trois pour faire plaisir à Christelle.

- Oh, le mufle ! Trois roses ! Tu n'en as même pas acheté une pour moi !
- Pardon ?
- Oui, tu n'as pas attendu longtemps avant de me culbuter derrière l'église. Et elle ? Combien de fois tu l'as sautée déjà ? Sorti d'un lit, faut qu'y s'jette dans un autre !
- J'l'ai pas encore sautée, si tu veux savoir. Va vendre tes roses ailleurs, miss Feu aux fesses ! Sinon, je vais te planter ta bougie là où elle fondra de suite !

J'allais joindre le geste à la parole quand je me suis retrouvé étalé entre les strapontins, les autres spectateurs écroulés de rire. J'ai pas vu la baffe mais c'est bien Christelle qui me l'a collée. Elle s'enfuyait en pleurant... Depuis, je n'ai pas osé la rappeler... Même si elle a emmené mon coeur en partant...

Retour à l'accueil