Sacrifice
07 juin 2012L'usage courant que nous faisons du mot sacrifice désigne souvent des efforts que nous faisons pour une autre personne alors que nous aurions sans doute préféré faire autre chose. La phrase rituelle est "Je me sacrifie pour toi...". Voire même "Je me sacrifie..." tout court.
Si l'on remonte à l'antiquité ou à la préhistoire, les sacrifices étaient courants aussi. Mais ils désignaient tout autre chose. Cela désignait les offrandes faites aux dieux en vue de s'attirer leurs bonnes faveurs. Les dieux étant la personnification de phénomènes inexplicables autrement; tels les éclairs, le tonnerre, la fertilité, l'abondance et autres mystères abstraits échappant au contrôle des humains...
Petit à petit, les dieux ont pris de plus en plus figure humaine. Pas forcément dans leurs représentations mais dans leurs traits de caractère : colérique, généreux, orgueilleux, etc... Et ces divinités aux caractères affirmés se sont mis à réclamer des sacrifices par l'intermédiaire de leurs porte-parole : les prêtres. Je vois dans cette transition une première dérive. Autant un cadeau volontaire fait par le sacrificateur vers la divinité est une réelle offande. Autant un cadeau réclamé semble moins sincère de la part du donateur... Mais soit, on pourrait toujours refuser de donner...
Prenons l'exemple d'Abraham et le sacrifice d'Isaac... Essayons de comprendre les raisons qui poussent Abraham :
- l'obéissance : Abraham fait ce que Dieu lui demande
- la foi : Abraham a confiance en la bonté de Dieu qui ne pourrait pas réellement lui demander la vie de son fils
- l'amour : Abraham aime Dieu et fait tout pour plaire à Dieu
Reste la question des priorités, graduations entre l'amour de son fils (de sa famille) et l'amour de Dieu. Qui doit passer en premier ? Qui est le plus important ? Dans cette approche, sacrifice serait la gestion des priorités : je fais passer en premier ce qui me semble le plus important. Dans l'exemple d'Abraham : Dieu est plus important que ma famille...
Et l'on retrouve le sens plus moderne du sacrifice que j'évoquais tout au début. "Je me sacrifie pour XXXX" signifierait que "Je reconnais que XXXX est plus important que moi". Cependant dans nombre d'expressions du "Je me sacrifie..." on entend souvent "Tu as vu ce que je fais pour toi..." qui est un appel à la reconnaissance, à une "juste" rétribution de ce sacrifice... Alors est-ce une offrande ? Une reconnaissance de primauté ? Une façon de valoriser le sacrificateur/sacrifié ? Pour moi, c'est là que réside tout le débat de ce sacrifice moderne sans mort ni divinité. Est-ce une demande de celui qui reçoit le sacrifice ? Est-ce une façon pour le donateur d'appeler les faveurs du bénéficiaire ? Est-ce un rituel d'échange ? Une façon de culpabiliser le bénéficiaire ? De sanctifier le donateur ?
Et l'offrande dans tout ça ? Est-ce quelque chose d'important ? Quelle est la valeur du sacrifice si l'offrande ne représente rien aux yeux du donateur ? Si cela ne lui coûte rien de s'en défaire ? L'offrande doit-elle avoir de la valeur aux yeux de celui qui reçoit ou de celui qui donne ? Si celui qui reçoit ne trouve pas de valeur au cadeau, il ne se sent pas redevable envers celui qui a donné. Si celui qui donne ne voit pas la valeur du cadeau, il risque de ne pas estimer celui qui reçoit... Valeur, estime, dialogue... Sacrifice.
Etymologiquement : sacrifier c'est sacer facere, faire le sacré, rendre sacré... Que de dérives, de glissades depuis. Rendons nos offrandes sacrées ! Pas pour diviniser le bénéficiaire. Mais pour prendre conscience de nos actes, de nos paroles et de leur portée. Retrouvons la juste mesure du quotidien. Et nous pouvons y réintroduire le sacré. A la place qui lui revient. Savoir ce qui est important, faire ce qui est juste. Donner. Trouver l'estime de soi sans attendre de reconnaissance extérieure. Et nous ne serons plus victime. Victime sacrifiée sur l'autel d'une divinité qui s'en moque, et qui n'offre aucune faveur. Nous deviendrons être sacré en égalité avec tous. Pas de faveurs, pas de sacrifices mais un échange humain, une reconnaissance mutuelle de la valeur de chacun. Je suis sacré, certes. N'oublions pas que tu l'es aussi, autant.